Rohani conseille à Riyad de se méfier de la «puissance» de l’Iran

Le prince héritier, Mohammed ben Salmane, a estimé la veille que le tir d’un missile samedi sur l’aéroport de Riyad en provenance du Yémen voisin «pourrait être considéré comme un acte de guerre contre le royaume». Les tensions croissantes entre les deux puissances rivales au Moyen-Orient inquiètent les experts.

«Vous connaissez la puissance et la place de la République islamique, a lancé Hassan Rohani à l’adresse des dirigeants saoudiens. Des plus grands que vous n’ont rien pu faire contre le peuple iranien. Les États-Unis et leurs alliés ont mobilisé tous leurs moyens contre nous et n’ont rien pu faire.» Le président iranien a déclaré mercredi que le tir d’un missile par les miliciens chiites houthis qui a visé Riyad, la capitale saoudienne, constituait une réponse à l’agression de l’Arabie saoudite contre le Yémen. «Comment le peuple yéménite doit-il réagir au bombardement de son pays? Il n’a pas le droit de faire usage de ses propres armes?», s’est interrogé Hassan Rohani. «Vous commencez par cesser les bombardements et vous voyez si les Yéménites ne feront pas de même», a-t-il poursuivi, cité par l’agence de presse Tasnim.

La tension entre les deux grands rivaux du Moyen-Orient est montée d’un cran après l’interception, samedi soir, au-dessus de la capitale saoudienne, d’un missile balistique tiré par les rebelles chiites houthis soutenus par l’Iran. Des débris de l’engin sont tombés dans le périmètre de l’aéroport international de Riyad, une première, soulignant les risques pour le trafic aérien civil. Mardi, le prince héritier d’Arabie saoudite accusait «d’agression directe» les livraisons de missiles iraniens aux miliciens houthis du Yémen. La veille, déjà, l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite avaient échangé de violentes accusations à propos du Yémen, pays en guerre où ils soutiennent des camps opposés.

Le risque d’une escalade régionale

Depuis mars 2015, Riyad est à la tête d’une coalition de pays sunnites qui aident les forces gouvernementales yéménites dans leur guerre contre les Houthis et leurs alliés, maîtres de la capitale Sanaa depuis septembre 2014. Mohammed ben Salman, qui est également ministre de la Défense, est à l’origine de l’intervention militaire de son pays au Yémen. Le conflit a déjà fait plus de 8650 morts et quelque 58.600 blessés, dont de nombreux civils.

Ces tensions exacerbées et le risque d’une escalade régionale inquiètent les experts. Lundi, la coalition menée par l’Arabie saoudite a souligné qu’elle se réservait le droit de riposter «de manière appropriée et au moment opportun». Les tensions actuelles «peuvent avoir des répercussions extrêmement dangereuses», a prévenu mardi lors d’une conférence de presse à Washington la cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, Federica Mogherini , qui était interrogée sur les tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran. «Il faut ramener le calme», a-t-elle insisté. L’organisation Human Rights Watch (HRW), souvent critique à l’égard de l’intervention saoudienne au Yémen, n’en a pas moins considéré mardi le tir de missile sur Ryad comme un «crime de guerre apparent» des rebelles.

Sept millions de personnes au bord de la famine

En représailles, la coalition menée par l’Arabie Saoudite, qui impose déjà un embargo aérien à l’aéroport de Sanaa et inspecte les cargaisons maritimes destinées au pays, a décidé d’infliger un blocus total au Yémen pour empêcher d’éventuelles livraisons d’armes aux rebelles. Le renforcement du blocus a été dénoncé mardi par les Nations unies, qui se sont alarmées de l’impossibilité d’acheminer de l’aide au Yémen. «Les opérations humanitaires sont bloquées à la suite de la fermeture ordonnée par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite», a déploré le porte-parole du Bureau des Affaires humanitaires de l’ONU à Genève, Jens Laerke. Rupert Colville, porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme, a précisé que l’organisation allait étudier si le blocus constitue une «punition collective», interdite par les lois internationales, au moment où le pays connaît «la pire crise humanitaire au monde», selon l’ONU, avec 900.000 personnes victimes d’une épidémie de choléra et sept millions de personnes au bord de la famine.

Les rebelles chiites houthis ont jeté de l’huile sur le feu, mardi, en menaçant de riposter au durcissement du blocus contre le Yémen par des tirs de missiles contre les «ports, les aéroports, les postes frontaliers et les installations vitales» en Arabie saoudite et aux Émirats arabes. «Nous ne resterons pas les bras croisés et étudierons des options plus importantes et plus radicales pour empêcher le renforcement du blocus contre le peuple yéménite et (les mesures) visant à l’affamer et à l’humilier», ont souligné les rebelles. Ils affirment n’avoir reçu aucun missile iranien et disent avoir développé ces engins par leurs propres moyens.

Purge sans précédent

La tension entre Ryad et Téhéran coïncide avec une purge sans précédent menée en Arabie saoudite contre des princes, des ministres, d’anciens responsables et des hommes d’affaires accusés de corruption. Elle a été lancée par une commission de lutte contre la corruption dirigée par le prince héritier, Mohammed ben Salman, 32 ans, et vise notamment à renforcer son pouvoir au moment où il est engagé dans un vaste programme de réformes économiques et sociétales, et poursuit sa marche vers le trône.

Le président américain Donald Trump avait apporté lundi un soutien appuyé à l’action du roi Salman et de son fils, Mohammed ben Salman. «J’ai entière confiance dans le roi Salman et le prince héritier d’Arabie saoudite, ils savent exactement ce qu’ils font», a-t-il écrit sur Twitter. «Certains de ceux qu’ils traitent durement ‘saignent’ leur pays depuis des années!», a-t-il ajouté.

L’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, a abondé dans le sens de l’allié saoudien en accusant l’Iran de fournir des missiles aux Houthis en violation des résolutions de l’ONU. Selon elle, un missile tiré par les rebelles en territoire saoudien en juillet avait été fourni par l’Iran et celui utilisé samedi sur Riyad «était peut-être également d’origine iranienne». Dans un communiqué, Nikki Haley a «encouragé» les Nations unies «à prendre les mesures nécessaires pour tenir le régime iranien responsable de ces violations». «Les États-Unis sont engagés à tout faire pour s’opposer aux actions déstabilisatrices de l’Iran et ne fermeront pas les yeux face aux violations graves du droit international par le régime iranien», a-t-elle insisté.

Source: Le Figaro