Lorsque nous apprenons que ce changement provient entre autre du Concile Vatican II, il ne fait aucun doute du projet plus obscurs de ce changement… – Nathaniel S.

À compter de ce dimanche 3 décembre, les catholiques de France ne diront plus « ne nous soumets pas à la tentation », mais « ne nous laisse pas entrer en tentation » à la fin de leur principale prière. Une nuance autant sémantique que théologique.

Elle a fini par sauter le pas. Après des années sinon des décennies de débats internes, l’Eglise catholique de France s’apprête à mettre en application un subtil mais néanmoins profond changement – décidé en 2013 et validé début mars – dans l’exécution de ses rites : à compter de ce 3 décembre, premier dimanche de l’Avent (période précédant Noël marquant la préparation à la naissance de Jésus Christ et le début de l’année liturgique, ndlr), les fidèles devront désormais revoir leur « Notre père » puisqu’ils ne diront plus « ne nous soumets pas à la tentation », mais « ne nous laisse pas entrer en tentation » à la fin de la plus répandue de leurs prières.

Une nuance autant sémantique que théologique, comme nous l’explique le père Gilles Drouin, directeur de l’Institut supérieur de liturgie à l’Institut catholique de Paris (ICP). « La sixième des sept demandes du ‘Notre père’ était mal reçue, elle gênait le peuple chrétien. La traduction, qui datait de la période postconciliaire, après le concile Vatican II (1962-1965), était certes déclamée mais l’idée que Dieu puisse soumettre coinçait », souligne celui qui est aussi prêtre du diocèse d’Evry, précisant que la correction apparaît déjà depuis deux ans dans la version actualisée de la Bible. « C’est vraiment la raison fondamentale. Théologiquement, on considère dans l’Eglise que, si quelque chose ne passe pas, c’est peut-être l’Esprit saint qui souffle aux fidèles un besoin de changement. Les évêques l’ont pris en compte et se sont dit qu’il fallait trouver autre chose. »

Traduire, c’est trahir

Mais qu’en pensent les principaux intéressés, ceux qui vont devoir chambouler leurs habitudes ? Pour la plupart des croyants croisés dimanche 26 novembre, quelques heures après que les derniers « Notre père » ancienne variante ont été récités à la messe, cette transformation est plutôt bienvenue. Si elle estime qu’ »il va sans doute falloir un peu de temps pour s’y faire », Isabelle, pratiquante parisienne d’une cinquantaine d’années tirée à quatre épingles, soutient que « le nouveau texte correspond mieux à la conception qu’[elle a] de Dieu ». Protecteur plus que tentateur ; un distinguo repris par de nombreux catholiques. « Il nous protège et veille sur nous, la tentation reste le propre de l’homme », poursuit la quinquagénaire. « Le Seigneur n’est pas responsable de nos pêchés. »

Certains spécialistes disent que c’est le verset le plus difficile à traduire de l’évangileGilles Drouin, directeur de l’Institut supérieur de liturgie

« Certains spécialistes disent que c’est le verset le plus difficile à traduire de l’évangile », embraye Gilles Drouin, selon qui les passages successifs d’une langue à une autre peuvent avoir complexifié le travail des exégètes. « Le ‘Notre père’ a été prononcé par Jésus en araméen, traduit en grec, la langue internationale de l’époque, avant d’être transposé en latin, puis, dans notre cas, en français », rappelle-t-il, s’amusant à citer l’expression italienne « traduttore, traditore » (littéralement « traducteur, traître » ou plus communément « traduire, c’est trahir ») pour signifier la difficulté à respecter le texte original avec parfaite exactitude. « Le mot ‘tentation’, par exemple, aurait pu être traduit par ‘épreuve’ et ‘ne nous soumets pas à l’épreuve’ serait éventuellement passé. On peut considérer qu’une épreuve peut être bénéfique a posteriori, ce qui n’est jamais le cas d’une tentation. »

La modification s’est toutefois portée sur la première partie de la phrase, tel que cela avait déjà été le cas en 1966. Outre l’abandon du vouvoiement pour le tutoiement, les Eglises catholiques, protestantes et orthodoxes avaient alors œcuméniquement remplacé l’ex « Ne nous laissez pas succomber à la tentation » par « ne nous soumets pas à la tentation ». Un choix qui avait  été plus ou moins contesté jusque-là. « On voit bien que l’on avait essayé de trouver quelque chose qui ne heurtait pas, mais il s’agissait d’une traduction imprécise », ajoute Gilles Drouin pour qui ‘ne nous laissez pas entrer’ est « probablement plus proche du grec ». La question est-elle pour autant définitivement tranchée ? Rien n’est moins sûr. Multiplement transposable, le verbe hellénique « eispherô » – qui peut vouloir dire « faire entrer » ou « laisser entrer », mais aussi « induire » ou « mener à » – pourrait ainsi continuer encore longtemps à susciter les débats et à donner du fil à retordre aux interprètes. La messe est-elle dite pour le Notre père ?

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