Pourquoi la démocratie risque l’implosion aux États-Unis et en Europe

Note de Nathaniel: Devrions-nous parler de la disparition de la dictature-démocratique au profit de la dictature pure et dure…

Deux essais américains ouvrent le débat: la démocratie libérale est menacée de disparition. Il faut écouter leurs auteurs car ils ne parlent pas que de l’Amérique de Trump. L’Europe aussi est concernée.

DAN CALLISTER/SHUTTERSTOCK/SIPA

Il y a un quart de siècle, alors que l’empire soviétique venait de s’effondrer, le politologue américain Francis Fukuyama annonçait dans un retentissant essai  La fin de l’histoire, c’est-à-dire la victoire et la suprématie définitive de la démocratie libérale.

La thèse fut applaudie par nombre de commentateurs, séduits par l’idée d’un état final de l’humanité, convaincus aussi de l’incapacité à concevoir un régime légitime autre que la démocratie. Elle fut aussi contestée par certains, soulignant l’irrationalité des hommes et le jaillissement toujours possible d’une idéologie nouvelle. L’irruption violente de l’idéologie islamiste au cours de ces 25 dernières années montre, à tout le moins, que le rouleau compresseur de la démocratie libérale se heurte encore à de rudes obstacles dans son travail d’unification de la planète. Mais, plus préoccupant peut-être, c’est dans les démocraties libérales, en leur sein, que surgissent aujourd’hui des interrogations et des craintes sur leur avenir.

Le débat, une fois encore, nous vient des Etats-Unis. Nous aurions tort de l’ignorer. Deux politologues américains, Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, professeurs à Harvard, qui ont consacré l’essentiel de leurs travaux à la question démocratique, publient cette semaine un essai au titre explosif : Comment meurent les démocraties. Ils ont recensé quatre feux clignotants, des signaux d’alerte, pour déterminer si une démocratie est menacée ou pas : 1) Le leader démocratiquement élu affiche peu d’engouement pour les règles démocratiques dans l’exercice du pouvoir 2) Il conteste la légitimité de toute opposition 3) Il tolère la violence 4) Il pèse sur les libertés et encadre les médias. Selon les deux auteurs, aucun des présidents américains, au cours du siècle écoulé, ne peut être mise en cause sur les quatre critères. Seul Richard Nixon a mordu au moins deux de ces lignes jaunes. En revanche, écrivent-ils, les quatre clignotants sont allumés depuis l’élection de Donald Trump.

Les normes de la démocratie plus respectées

Nicholas Kristof, éditorialiste du New York Times, prix Pulitzer, fort de cette analyse, ne cache pas sa propre inquiétude même s’il pense que les institutions américaines seront plus fortes que Donald Trump et auront raison de lui. Il est vrai que le dossier Trump, après un an de mandat, est accablant. On y trouve toutes les observations de deux chercheurs de Harvard. Donald Trump n’a-t-il pas qualifié, pour le discréditer, le ministère américain de la Justice  » d’Etat profond  » complotant contre lui ? N’a-t-il pas déclaré qu’Hillary Clinton était une criminelle ? Ne considère-t-il pas les journalistes comme des  » ennemis du peuple américain  » ? Ne demande-t-il pas à ses partisans de démolir les contestataires ? Ne vient-il pas de déclarer qu’il ne veut pas d’immigrés venant de  » pays de merde  » ? Trump, au fond, incarne ce que Steven Levitsky a appelé, dans d’autres travaux,  » un gouvernement hybride  » : les institutions démocratiques y sont acceptées comme moyen de conquérir et d’exercer le pouvoir mais le titulaire du pouvoir s’affranchit des règles de manière routinière et ne respecte plus vraiment au quotidien les normes de la démocratie.

Un autre politologue américain de renom, Patrick Deneen, publie, lui, en ce début d’année un livre au titre tout aussi provocateur : Pourquoi le libéralisme a échoué. Cet ouvrage fait écho à Comment meurent les démocraties et prend le contre-pied de Fukayama. Patrick Deneen considère que la démocratie libérale a trahi ses promesses et porte en elle des contradictions qui la détruisent : elle affirme l’égalité des droits mais alimente les inégalités matérielles et crée une nouvelle aristocratie ; elle puise sa légitimité dans le vote des citoyens mais affaiblit l’engagement civique en encourageant l’individualisme ; elle glorifie le seul présent et oublie le passé et l’avenir.

Evidemment, cet ouvrage soulève déjà des débats. Ainsi David Brooks, chroniqueur du New York Times, en conteste les conclusions et considère que, en dépit des tensions que souligne Deneen, la liberté l’emporte sur l’asservissement et le progrès et sur la régression dans la démocratie libérale. Bref, le défi peut être relevé pour la régénérer.

Un besoin urgent de souffle et d’imagination

Il serait utile que les débats ouverts par ces deux parutions outre-Atlantique irriguent l’Europe en général et la France en particulier. Ce serait, en effet, se voiler la face que de considérer que notre vieux continent n’est pas concerné. Les questions ouvertes par ces auteurs sont aussi brûlantes chez nous qu’aux Etats-Unis ou en Amérique latine. Il est évident que les citoyens européens doutent de plus en plus des bénéfices de la démocratie libérale. Il est par exemple urgent de se demander pourquoi les Allemands ont plongé dans une grave crise de représentation politique alors que l’économie y est florissante. Et pourquoi l’extrême droite y prospère ? Certes, la question de l’immigration est importante mais l’analyse globale de Deneen ne peut être balayée d’un revers de main pour éclairer ce qui se passe chez nos voisins : dans les démocraties libérales, les individus sont aujourd’hui déstabilisés par deux systèmes impersonnels, le capitalisme globalisé d’une part, le comportement des Etats trop éloignés d’eux d’autre part.

De la même manière, qui peut nier que les quatre indicateurs d’une crise de la démocratie libérale identifiés par Levitsky et Ziblatt sont à l’œuvre en Pologne et en Hongrie. Les gouvernants y sont démocratiquement élus mais ils y mettent à mal sans le moindre état d’âme les règles démocratiques. L’Union européenne le sait bien. Elle tousse mais agit peu. Partout dans l’Union européenne, d’ailleurs, on devine, notamment à travers les mouvements d’extrême droite, que notre modèle est à l’épreuve. Personne ne peut donc exclure une pandémie. L’endiguer ne passe pas par un surcroît d’autoritarisme mais par une défense des institutions et des droits au service d’une vision de l’avenir qui ne soit pas exclusivement comptable et technocratique. Il faut redonner une perspective aux citoyens. On peut appeler ça un dessein. Il exige, cependant, des dessinateurs inventifs qui ne fassent pas du futur une simple affaire de chiffres et de statistiques. Le coup de tocsin américain sur le destin de la démocratie libérale est surtout le signe qu’elle a un besoin de toute urgence de souffle et d’imagination.

Denis Jeambar

Source: Challenges

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