Les services secrets français savaient que Lafarge finançait l’EI en Syrie

Jean-Claude Veillard, ancien directeur sûreté de Lafarge, aurait été une source de la DGSE, révèle « Libération ».

Jean-Claude Veillard, ancien directeur sûreté de Lafarge, fait partie des six dirigeants du cimentier français à avoir été mis en examen pour avoir versé d’importantes sommes d’argent, entre 2012 et 2014, à plusieurs groupes djihadistes dont l’Etat islamique (EI) dans le but de poursuivre les activités de la multinationale. La justice lui reproche, comme à ses anciens collègues, d’avoir exposé les salariés à de multiples menaces et d’avoir contribué au financement d’une organisation terroriste.

Les locaux parisiens de Lafarge en mars 2017. (THOMAS SAMSON / AFP)

« Libération » révèle ce lundi que Jean-Claude Veillard, ancien commando marine, a été une source bien utile à la DGSE et a régulièrement informé les services de renseignements français (DRM, DGSE et DGSI) de la situation et des contacts établis entre l’EI et l’entreprise française.

Ainsi, Jean-Claude Veillard, un « familier de la défense nationale », écrit « Libération » a rencontré 33 fois les différents services pour leur livrer des informations sur le terrain.

« La conversion, la taxe ou la vie »

Interrogé par la juge Charlotte Bilger, il estime qu’il était sans doute la seule source d’information pour la DGSE à ce moment-là, raconte le quotidien. Pour les échanges, la DGSE a créé une adresse mail dédiée : grosmarmotte@gmail.com. Dans un premier temps, en septembre 2014, Jean-Claude Veillard écrit à son destinataire et l’avise de sa future rencontre avec deux dirigeants kurdes en France. Quelques jours plus tard, l’EI prend d’assaut la cimenterie.

Dans un mail, parmi des dizaines d’autres, Jean-Claude Veillard fait part de son inquiétude : « L’usine est maintenant occupée par Daech qui bénéficie de notre cantine, clinique et base de vie […] Nous cherchons maintenant une voie pour payer la ‘taxe’ car leur jugement est simple : la conversion, la taxe ou la vie. »

Dans un autre mail, il avertit la DGSE que l’un des principaux intermédiaires entre Lafarge et l’EI propose de « relancer l’usine sous le contrôle d »hommes d’affaires’ de Daech ». Le suivant explique que des représentants de Daech « ont commencé à établir des contacts avec certains employés » de Lafarge.  A ce mail, la DGSE répond : « Nous sommes intéressés par tout élément sur les représentants de Daech en contact avec vos employés…Tels, mails, pseudo, descriptions,etc. »

« Ils engrangent les informations, c’est leur métier »

Deux personnes, le Norvégien Jacob Waerness et le Jordanien Ahmad Jaloubi, décrits comme des « gestionnaires de risques » de l’entreprise, par ailleurs anciens des services secrets dans leurs pays d’origine, étaient chargés de faire remonter les informations à partir des conducteurs des clients, des fournisseurs et des employés…

Jean-Claude Veillard assure avoir appris la réalité du financement en 2014. En a-t-il informé les services de renseignements ? Ceux-ci pouvaient-ils ignorer les remises d’argent aux groupes armés et aux djihadistes ? L’ancien cadre de Lafarge assure avoir donné « toutes les informations » et n’avoir fait « aucun tri ». « Ils engrangent les informations, c’est leur métier. »

Les contacts entre Jean-Claude Veillard et les services de renseignement n’ont rien d’exceptionnel. En revanche, ils soulèvent plusieurs questions : quand la DGSE a-elle été avertie des versements d’argents à l’EI ? Ces informations sont-elles parvenues jusqu’au ministère des Armées dont dépend la DGSE, voire jusqu’à l’Elysée ?

Source: L’OBS