Pour le Hamas, danser au bord du gouffre est une stratégie gagnante

Après une journée de lourdes pertes à Gaza, le groupe terroriste palestinien a failli perdre le contrôle de la situation et a changé de cap

Un jeune garçon brandit un drapeau palestinien pendant les émeutes à la frontière avec Gaza, le 14 mai 2018. (Crédit : MAHMUD HAMS / AFP)

Lundi était sans aucun doute l’un des jours les plus contrastés dans l’histoire du conflit israélo-palestinien : alors que les dirigeants israéliens, en compagnie des officiels américains, fêtaient le transfert de l’ambassade à Jérusalem, et alors que des dizaines de milliers d’Israéliens célébraient à Tel Aviv le retour de Netta Barzilai, qui a remporté l’Eurovision, la bande de Gaza a souffert d’une des journées les plus douloureuses dans la mémoire.

Soixante Gazaouis ont été tués par des tirs de Tsahal alors que les soldats cherchaient à empêcher les manifestants à atteindre la frontière israélienne.

Le timing des événements n’était, bien sûr, pas dû au hasard et tout cela est lié aux narratifs israélien et palestinien qui s’opposent : le transfert de l’ambassade américaine était prévu pour le 14 mai afin de coïncider avec le 70ème anniversaire de la création d’Israël. Le 15 mai de chaque année, les Palestiniens célèbrent ce qu’ils voient comme la Nakba, ou « catastrophe » due à la création de l’Etat juif.

C’est ainsi qu’un jour de fêtes pour les Israéliens est devenu doublement triste pour les dizaines de familles de Gaza dont les proches ont été tués, tout comme pour les familles des blessés graves, dont les vies sont transformées à jamais.

A la fin d’une telle journée de jubilation d’un côté et de douleur de l’autre, il semble que le fossé entre les deux peuples se soit encore creusé, et que la haine n’a fait que croître.

Un changement de cap à Gaza

A la fin de l’après-midi lundi, au moins dans l’une des tentes installées pour les manifestations à proximité de la frontière, des membres du Hamas en habits civils circulaient sur la zone en donnant l’instruction aux manifestants : « Allez à la maison ».

Les Palestiniens fuient les gaz lacrymogènes aux abords de la frontière entre Israël et la bande de Gaza, à l’est de Jabaliya, le 14 mai 2018 (Crédit : AFP PHOTO / Mohammed ABED)

Cela a été un rebondissement inattendu, peu après que l’armée israélienne a frappé plusieurs cibles du Hamas dans la bande, et à un moment où il était clair que des dizaines de Palestiniens avaient été tués et plus de 2 000 blessés.

Dans la soirée, un des dirigeants du Hamas, Khalil al-Hayya, a tenu une conférence de presse dans laquelle il a parlé avec un ton qui semblait pacifiste, décrivant une fois de plus les émeutes comme une « marche non-violente ».

Il s’agissait d’une remarque quelque peu surprenante de la part d’une organisation qui a toujours embrassé la « résistance militaire » – à savoir les attaques terroristes et les roquettes tirées sur Israël – particulièrement après que plus de 50 personnes ont été tuées dans les tirs de Tsahal. En effet, beaucoup à Gaza avaient pensé à l’approche des événements de lundi que si le nombre de morts était trop important, le Hamas allait renouveler ses tirs de roquettes contre Israël.

Peu après qu’al-Hayya s’est exprimé, le comité d’organisation des manifestations de Gaza a appelé à la poursuite des manifestations hebdomadaires, avec une focalisation spécifique sur le 5 juin – le Jour de la Naksa, où les Arabes marquent leur défaite dans la Guerre des Six Jours en 1967.

Cette réponse de Gaza à la pire journée de bain de sang depuis la guerre de 2014 dans le territoire montre que malgré le nombre très important de victimes, le Hamas n’est pas pressé de faire escalader la situation.

Le Hamas de 2018 a appris à employer un vocabulaire similaire à celui de l’Autorité palestinienne : la « résistance non-violente », la « lutte populaire », etc. Et le Hamas soutient largement la poursuite de soi-disant marches « non-violentes » tant qu’elles restent sous contrôle, car le groupe terroriste n’est apparemment pas intéressé à se laisser entraîner dans une guerre totale.

Pourtant, lundi après-midi, il est arrivé un moment où le Hamas a failli perdre la contrôle.

Au moment où les événements allaient clairement se diriger vers l’escalade – avec Israël qui intensifiait ses frappes israéliennes et de plus en plus de Palestiniens montrant leur volonté de se précipiter vers la barrière pour mourir en martyr – il est apparu qu’un responsable du Hamas a quelque peu changé de cap, donnant l’ordre d’arrêter les manifestations, au moins pour la journée, et de faire baisser l’intensité d’un cran.

Des Palestiniens transportent un manifestant blessé lors d’affrontements avec les forces israéliennes à proximité de la frontière entre la bande de Gaza et Israël à l’est de la ville de Gaza, le 14 mai 2018 (MAHMUD HAMS / AFP)

Il convient de souligner que la capacité du Hamas à sensiblement freiner non seulement les manifestants mais aussi les autres groupes armés à Gaza, dont aucun n’a tiré sur Israël dans la nuit, en dit long sur le contrôle impressionnant qu’il exerce à Gaza.

Des sources palestiniennes dans Gaza ont dit que le Hamas n’avait pas décidé un arrêt complet des manifestations mais cherchait à mieux les contrôler.

Un prix que le Hamas peut se permettre

A ce moment, le Hamas préfère geler temporairement ses tactiques traditionnelles de « résistance » comme les tirs de roquettes et les attaques armées au profit de manifestations contrôlées.

Ce n’est pas surprenant dans la mesure où il apparaît clairement que ces manifestations populaires ont rapporté au Hamas quelques réussites : ils sont revenus au premier plan du discours politique interne des Palestiniens, tout en mobilisant l’attention de la communauté internationale sur Gaza. Dans le même temps, Israël porte la plupart des critiques pour les morts, avec peu de condamnation du Hamas (si ce n’est de la part de Washington ou de Canberra).

Il semble que le Hamas pense actuellement qu’une guerre ouverte pourrait plus lui nuire que lui être bénéfique. Le groupe ne veut pas risquer de perdre le contrôle du territoire ou de faire des cibles de ses dirigeants.

Dans le même temps, le véritable prix est payé par les jeunes palestiniens qui se sont précipités en masse lundi vers la frontière.

Les images des événements posent des questions : Comment se fait-il que la foule n’avait pas peur de mourir ? Comment se fait-il qu’autant de personnes soient prêtes à mourir dans une attaque inutile sur la barrière de sécurité ? Comment se fait-il qu’un enfant de 11 ans amène sa nièce de 9 mois à un rassemblement pareil alors qu’elle était avait des problèmes cardiaques.

Un Palestinien utilise une fronde durant les affrontements avec les forces israéliennes le long de la frontière avec Gaza, à l’est de Khan Younis, le 14 mai 2018 (Crédit : AFP PHOTO / SAID KHATIB)

L’unique explication apparente est la combinaison du désir des jeunes Gazaouis d’être vus comme des héros dans leur société et le sentiment chez beaucoup d’entre eux qu’ils n’ont rien à perdre. Cette combinaison de désespoir et de désir de se distinguer semble constituer une motivation forte pour le recrutement des manifestants.

Il est toutefois difficile de voir comment la nouvelle tactique du Hamas de manifestations contrôlées pourrait durer beaucoup plus longtemps.

Il faut reconnaître que le nombre de manifestants à la protestation de lundi a atteint des records, mais cette semaine avait été « facturée » en avance comme le point culminant des marches. La tendance générale sur les derniers vendredis a été d’une chute significative de la participation. Mardi, 4 000 manifestants étaient aux abords de la frontière.

Une photo prise depuis le kibboutz israélien de Nahal Oz des manifestants palestiniens se rassemblant le long de la frontière avec Israël (Crédit : AFP PHOTO / JACK GUEZ)

Sans de réels résultats ou un changement dans la situation à Gaza, et avec un déclin de la motivation parmi la population, on peut supposer qu’à un moment donné, le Hamas sera tenté de revenir à ses instincts guerriers.

Cela pourrait se transformer en une escalade militaire, avec un retour des attaques à la roquette ou par des tentatives de mener des attaques en Cisjordanie, ce qui permettrait de diminuer le risque d’un conflit ouvert à Gaza tout en marquant des points auprès du public palestinien qui exige maintenant la vengeance.

Source: Times of Israël

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