L’Egypte semble gagner la bataille contre l’EI dans le Sinaï – pour l’instant

La branche locale de l’Etat islamique a subi de lourdes pertes, mais les plages de la péninsule restent dangereuses – et que se passera-t-il quand l’armée réduira sa présence

Des générations de soldats israéliens qui ont servi dans le sud de la bande de Gaza entre le retrait israélien de la péninsule du Sinaï il y a près de 40 ans et le désengagement de Gaza en 2005 se souviennent des maisons de Rafah l’égyptienne, juste au-delà de la frontière, de l’autre côté de la route Philadelphie.

C’était une ville avec des milliers de maisons et des dizaines de milliers d’habitants – bédouins, égyptiens et palestiniens – dont beaucoup avaient des liens de parenté avec les familles qui vivaient dans la Rafah palestinienne voisine à l’intérieur de la bande de Gaza.

Mais la Rafah égyptienne n’est plus. La grande ville, qui était considérée comme le centre urbain du nord-est du Sinaï, a été rayée de la carte dans le cadre de la campagne de l’armée égyptienne visant à faire disparaître habitants et maisons de la zone frontalière de la bande de Gaza afin d’empêcher la contrebande de marchandises.

Cette initiative n’était pas nouvelle. Le gouvernement égyptien l’avait déjà annoncée il y a quatre ans. Aujourd’hui, il a réussi à établir un périmètre – une zone exempte de maisons et de résidents – consistant en une bande de trois kilomètres et demi de large le long de toute la frontière entre l’Égypte et la bande de Gaza dirigée par le Hamas.

Les Égyptiens ont évacué de force des dizaines de milliers de personnes – sans être gênés par un tribunal ou une organisation de défense des droits de l’homme – dans le cadre de leur guerre contre la branche du Sinaï de l’organisation terroriste de l’État islamique, connue sous le nom de Wilayat Sinaï ou Province du Sinaï, et contre la contrebande vers et depuis Gaza.

L’histoire de la Rafah égyptienne n’est qu’un exemple parmi les nombreuses mesures prises par le gouvernement égyptien dans tout le Sinaï – qui, étonnamment, et peut-être seulement temporairement, ont réussi à stabiliser la situation sécuritaire après des années de guerre et d’effusion de sang. Le nombre de victimes parmi les soldats et les civils égyptiens a considérablement diminué, de même que le nombre d’incidents hebdomadaires liés à la sécurité dans le Sinaï.

Il y a moins d’un an, en novembre 2017, l’État islamique a établi un nouveau record d’horreur dans ses attaques terroristes dans le Sinaï. Des dizaines de membres de l’organisation Province du Sinaï ont pris d’assaut la mosquée Al-Rawda de l’ordre soufi de Jaririya dans la ville de Bir al-Abed, à l’ouest d’El-Arish, lorsqu’elle était remplie de fidèles. Plus de 300 personnes ont été massacrées lors de la pire attaque de l’histoire de l’Egypte.

Des Egyptiens marchent autour des cadavres suite à un attentat à l’arme à feu et à la bombe commis dans la mosquée de Rawda, à à peu-près 40 kilomètres à l’ouest de la capitale d’el-Arish, dans le nord du Sinaï, le 24 novembre 2017 (Crédit : AFP PHOTO / STRINGER)

Après des années de politique militaire hésitante, cet horrible attentat a conduit le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissih et les hauts gradés de son armée à passer à l’offensive, notamment dans le Sinaï. L’armée, ayant reçu des renforts importants avec le consentement d’Israël, a lancé sa campagne, intitulée « Opération globale – Sinaï 2018 », a pénétré dans de nombreux villages et villes où l’organisation Province du Sinaï était très présente, et les a débarrassés des combattants de l’État islamique.

Mais ces succès ne peuvent être attribués uniquement aux actions de l’armée égyptienne. Bien que l’armée dispose de plus de soldats, de technologies avancées de collecte de renseignements et d’une coopération étroite en matière de sécurité avec Israël, la nouvelle situation a également quelque chose à voir avec les djihadistes de la Province du Sinaï.

Premièrement, l’aide extérieure a cessé pour la simple raison que l’État islamique, en tant qu’État de facto avec Raqqa comme capitale, a été détruit. Le « quartier général » en Syrie qui fournissait de l’aide en cas de besoin n’existe plus.

L’État islamique est entré dans la clandestinité, avec une faible présence en Syrie, et a de réelles difficultés à aider des branches comme celle de l’organisation Province du Sinaï.

Un membre de la filiale de l’État islamique du Sinaï prétend montrer des munitions de fabrication israélienne trouvées dans les décombres d’une attaque aérienne dans une vidéo publiée par l’agence de presse Amaq le 23 mai 2018. (Capture d’écran, Amaq)

De plus, un afflux d’activistes étrangers, principalement en provenance des pays de l’ex-Union soviétique, a entraîné des changements dans les relations avec la population locale. L’organisation Province du Sinaï a toujours compté sur les activistes bédouins des tribus locales, comme les Sawarka et les Barikat. Mais les renforts d’éléments étrangers dans l’organisation ont conduit à des actes particulièrement cruels contre la population locale, y compris contre les membres des tribus qui lui étaient fidèles.

Par exemple, les combattants de l’État islamique ont chassé et puni les contrebandiers et les marchands qui introduisaient des cigarettes dans la bande de Gaza par les tunnels. Cela a provoqué beaucoup de tensions et même des actes de violence de part et d’autre, en particulier chez les Bédouins, qui ont vu une menace pour une activité qui leur permettait de gagner leur vie. C’est pour cette raison que de nombreux habitants du Sinaï se sont retournés contre l’État islamique et ont fourni une aide considérable aux services de renseignement de l’armée égyptienne.

En outre, l’énorme pression égyptienne sur le Hamas a conduit l’organisation terroriste palestinienne à modifier ses relations avec Province du Sinaï. Le Hamas s’est soudainement éloigné des membres de cette organisation qui étaient auparavant les bienvenus dans la bande de Gaza.

Le Hamas a même fourni aux Égyptiens des informations sur ses propres membres qui avaient traversé la frontière du Sinaï pour rejoindre Province du Sinaï – un geste qui a également affaibli l’État islamique dans le Sinaï.

Est-ce que cela signifie que les plages du Sinaï sont à nouveau sûres pour les touristes ? Le constat est négatif, même si 15 000 Juifs israéliens ont passé la dernière fête de Pessah sur les rives de la mer Rouge dans la péninsule.

Des centaines de membres de l’État islamique ont été tués ces derniers mois, ce qui porte à environ 1 000 le nombre total de combattants. Mais l’organisation Province du Sinaï et ses membres poursuivent leurs efforts pour nuire à l’économie égyptienne en ruinant son activité touristique et continuent de recruter avec succès de nouveaux volontaires.

En outre, aucune solution à long terme au problème de souveraineté de l’Égypte dans le Sinaï n’a encore été trouvée. Le jour où l’armée égyptienne quittera le Sinaï ou y réduira sa présence, la dévastation qu’elle a causée dans de nombreuses villes et villages pourrait renforcer, plutôt qu’affaiblir, les éléments islamistes dans cette région.

Source: Times of Israël