Emmanuel Macron, le journalisme de cour et le contrôle des médias

Lors d’un échange avec quelques journalistes triés sur le volet, comme dans «l’ancien monde», le président a confié ses projets de mise au pas de la presse.

Notre président de la République veut réordonner notre monde; nous manquons de vérité, il va y remédier. Il veut «s’assurer de la neutralité» et «vérifier l’information» dans les médias, en créant des «structures», financées par l’État, qui contrôleraient médias publics et privés, structures nanties de journalistes qui seraient les «garants» de l’affaire.

Notre président de la République, disons simplement, veut mettre le journalisme sous tutelle, telle une classe sociale assistée dont il faudrait encadrer les «conneries», tels des présupposés casseurs qu’il faudrait bannir des manifestations.

La liberté s’épanouira sous la contrainte? Son organe de vérification s’imposera-t-il à la presse? Les journalistes qui lui seront affrétés deviendront-ils nos supérieurs et nos gardiens, nos censeurs, les auxiliaires du pouvoir, de l’État?

C’est un péché récurrent, chez les idéalistes, de s’autoriser à régenter les autres, dans leur vie ou leurs paroles, leurs images ou leurs écrits –on nous dit toujours que c’est pour le bien commun. On a connu d’autres ennemis de la liberté de la presse, tonitruant ici, tweetant aux Amériques. On n’imaginait pas Emmanuel Macron en Trump lissé, en Mélenchon poli? Il leur ressemble pourtant et les dépasse quand il pense à voix haute, et par un journaliste, nous ne pouvons l’ignorer. Qu’en ferons-nous?

Soumettre la presse à la vérification étatique

L’article est paru sur le site du Point, signé par Emmanuel Beretta, un des happy few à carte de presse conviés jeudi à prendre le café avec le chef de l’État, pour un «échange informel» qui illustra, une fois de plus, la misère du journalisme de cour ou de petit salon. Il est, heureusement, aussi des antichambres, et un journaliste éveillé en dépit des dorures: seul Beretta, à l’Élysée, conserva l’urgence de son métier. Le président raccompagnait ses invités, dans l’antichambre donc, quand il développa son projet de contrôle de la presse; il pense à voix haute, se dit Beretta, et il le pense vraiment; Beretta nota donc les pensées de Macron, et nous les livre: ce que souhaite un libéral en charge de notre destin; soumettre la presse à la vérification étatique, soumission volontaire si possible, «quelque part, cela doit aussi venir de la profession». Suis-je, écrivant, une profession?

L’article de Beretta a été mis en ligne jeudi. Je l’ai signalé, le lendemain, sur France Inter. Ce qu’il révèle aurait pu faire scandale, au moins débat. Il n’en est rien. Depuis jeudi, on a, dans le bruit du journalisme «politique», alternativement paraphrasé les confidences du président et fustigé ses «dérapages». Nous avons lu qu’Emmanuel Macron souhaitait «un nouveau souffle», qu’il se disait «scarifié» par l’exercice du pouvoir, et qu’il allait s’astreindre à une «conversion personnelle» pour éviter les «petites phrases»blessantes.

Puis nous apprîmes que ce président, indécrottable, s’était oublié à nouveau quand il prenait son café avec nos confrères. Paris-Match nous révéla ainsi qu’Emmanuel Macron, non seulement était vêtu jeudi d’un col roulé noir et d’un costume gris, mais aussi avait regretté que sur les plateaux télés, ses ministres ne soient pas mieux considérés que «Jojo le gilet jaune». L’offense faite à Jojo est entrée dans la légende du régime. On nous parle de cela, et pas de la censure bienveillante qu’imagine le Prince. Qu’en avons-nous à faire?

Posons ceci. Il faut défendre le journalisme en dépit de lui-même. Posons encore: la presse libre garantit la liberté du peuple, quand bien même une presse sans structure persiste à l’abrutir. Demandons-nous: notre président est-il subtilement pervers, quand il nourrit l’idiotie journalistique de ses propres bêtises?

Le journalisme de cour ramène la politique à son insignifiance. Il traite tout à l’identique, avilit ce qu’il narre.

À son avènement, Emmanuel Macron avait voulu rompre avec un journalisme «politique», qu’il jugeait futile et incompétent. Une impopularité plus tard, il réintroduit des journalistes au château, ressuscite le journalisme de cour, de off et de petit salon. S’il voulait faire une démonstration, elle est exemplaire. Un café exclusif avec le président? Du narcissisme, Jojo, un col roulé noir. Ricane-t-il, ce chef d’État qui textote Cyril Hanouna, de voir confirmée la vacuité du journalisme officiel? Mais la perversité, fut-elle involontaire, n’est pas sans risque. La vacuité se joue à deux, elle est contagieuse.

Le journalisme de cour ramène la politique à son insignifiance. Il traite tout à l’identique, les considérations philosophiques d’un chef d’État sur les colères qui viennent de loin, ses grands projets de refondation démocratique et ses moments d’oubli; le journalisme de salon avilit ce qu’il narre. On ne retiendra pas les accompagnantes digressions de Libération ou du Figaro, qui prétendaient, après le café, livrer sans distance la stratégie politique du président. On se souviendra du Jojo de Match. Emmanuel Macron, parlant à la presse convoquée, aura bavardé pour rien. C’est son affaire? Cela devient notre problème démocratique, si nous ne savons plus voir ce qui, chez le président, dans ses mots, devrait réellement nous interroger.

Voir au-delà du journalisme paresseux

Ce qu’a rapporté le Point, sur les envies présidentielles de mise au pas de la presse est étouffé par la paresse commune. Ces rêveries sont sérieuses; elles font corps avec sa vision du monde, ou du moment. Il faut alors entreprendre ce que le journalisme de petite cour n’a pas accompli. Trier, passer au tamis, ordonner, comprendre, dans le fatras des mots élyséens, ce qui le révèle, et pourtant n’a pas fait les titres, ni les commentaires, ni le bruit.

Voici.

Emmanuel Macron, président de la République, pense que des dizaines de milliers de militants politiques, «40 à 50.000 militants ultras», se lovent dans les manifestations de gilets jaunes, pour «provoquer une crise de régime» (Libération), car ils veulent (Paris-Match«la destruction des institutions».

Emmanuel Macron, président de la République, pense (le Point encore) que des puissances étrangères agitent les «gilets jaunes» et que «les structures autoritaires nous regardent en se marrant», car nous sommmes «des pitres»«des naïfs», manipulés par «la fachosphère, la gauchosphère, la russosphère», sphères responsables «90%» de la diffusion sur le web de l’affaire Benalla comme des «gilets jaunes», sphères hostiles qui dicteraient ainsi l’agenda de la presse stupide.

Emmanuel Macron, président de la République (le Point toujours), pense que Christophe Dettinger, le boxeur de gendarmes, «a été briefé par un avocat d’extrême gauche», pour la vidéo qu’il a réalisée avant de se rendre, et cela se voit: «Le type, il n’a pas les mots d’un Gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan.»

Passons sur les considérations un peu lestes sur le niveau de vocabulaire des boxeurs et des Gitans; d’autres s’en formalisent ailleurs car c’est une habitude de s’indigner sur les mépris sociaux, réels ou ressentis, du président. Mais cette indignation coutumière est un leurre. Le propos est terrible pour autre chose. Le président de la République, homme sensé, s’irrite de la banale influence d’un avocat sur l’expression de son client? Emmanuel Macron, homme moderne, dont le pouvoir, comme tous les pouvoirs, s’est bardé de conseils en communication, d’éléments de langages, de stratégies d’opinion, s’indigne qu’un rude boy se montre un peu habile comme la gentry, et que Dettinger prépare ses mots comme –au hasard– Marlène Schiappa ou Alexandre Benalla?

L’invention d’un ennemi intérieur

Le chef de l’État, garant de nos libertés, souligne comme circonstance agravante le fait que l’avocat de Dettinger serait un mystérieux bavard «d’extrême gauche», et ce flou ajoute à la peur qui transpire de ses autres propos, dans l’invention d’un ennemi intérieur, dans la mise à l’index d’opinions pas encore interdites mais suspectes? L’extrême gauche donc, désignée par Emmanuel Macron, chef de l’État, on insiste, et non pas obscur ministre de l’Intérieur des années Pompidou, comme composante d’une subversion gigantesque? L’avocat mystérieux qui briefe un boxeur en taule, un parmi les dizaines de milliers de militants qui dans les manifestations pourraient faire tomber le régime, un parmi les «40.000 à 50.000 ultras» qui menacent la République?

L’apathie mentale du commentaire, et au-delà de l’opinion, est aberrante.

Ces cohortes révolutionnaires, aux effectifs de deux divisions de l’armée, ont disparu du bavardage journalistique, à peine évoquées par le président. Les commentateurs ont l’indignation embrumée, comme les happy few du café élyséen, qui ont enfoui cette peur étatique au milieu de leurs articles, voire l’ont occultée, comme un babil sans importance, tellement moins épicé que «Jojo le gilet jaune», tellement moins intelligent que «il faudra peut-être répondre par une société du débat permanent», tellement moins concernant que «la vie des gens, c’est un sujet présidentiel».

Le président de la République, dans notre monde ahuri, affirme devant l’élite choisie par lui des journalistes que deux divisions de militants déterminés mettent la République en danger, et nul n’en pense rien, nul n’en commente, nul ne s’en affole, nul n’interroge, ne vérifie, ne conteste ou ne renchérit? On pensait jusque-là que la population militante des exrêmes se chiffrait en dizaines, éventuellement en centaines? Les voici alors, fascistes ou bolcheviques formés, des dizaines de milliers? Le président, ou bien dévoile un danger existentiel, ou bien vaticine sur l’ennemi intérieur qu’il construit pour protéger son pouvoir ou sa forteresse mentale. Dans l’un comme l’autre cas, l’apathie mentale du commentaire, et au-delà de l’opinion, est aberrante.

Cyril Hanouna, «tiers de confiance» de Macron

Elle est minérale, la cohérence d’Emmanuel Macron, et ses mots racontent ce qui nous arrive. Le président de la République pense et dit qu’une vague révolutionnaire nous a saisis qu’agitent et organisent les ennemis de la France, étrangers et intérieurs, qui s’emparent même d’un boxeur paumé, qui inventeraient même un scandale d’État, Benalla, et la presse et les médias «naïfs», hypnotisés, idiots, complices, marcheraient dans la combine et devraient alors, pour notre bien commun, être surveillés et réorientés dans des structures que l’État financerait.

Tout est dit par le président, tout est écrit, il suffit de le lire. Et on comprend aussi bien l’impavidité répressive du pouvoir, puisque les yeux que l’on crève sont ceux des antirépublicains, comme son cynisme de communication, et mieux vaut faire avec Cyril Hanouna qu’avec la presse authentique, celle qui enquête, analyse, essaie d’éclaircir ce présent menaçant; mieux vaut Baba, désormais «tiers de confiance» (médiateur, intermédiaire avec l’opinion, en langage présidentiel), que des médias qui persistent à vivre. Mieux vaut Hanouna, allié intelligent, drôle et brillant, qu’une presse dans le doute.

Cet homme de culture, rempart que le hasard et l’élection ont choisi contre la haine et le populisme, semble se confondre avec ceux dont il nous garde.

Il ne faut pas médicaliser les bizarreries des pouvoirs ni oublier qu’un homme qui préside et a lu tant de livres est plus intelligent que nous. On ne sait pas alors si Emmanuel Macron pense réellement que les aventures d’Alexandre Benalla ou les barrages de province, la colère et les manifestations, sont le fruit de manipulations méchantes. Le modeste lecteur de la presse régionale que je suis sait que bien avant l’éruption des «gilets jaunes», bien avant les remugles de la facho ou russosphère, colères et frustrations et brutalités et abandons montaient du pays, et l’humble lecteur du Monde ou de Mediapart sait aussi bien que le talentueux Monsieur Benalla révèle plus qu’une simple dérive, mais témoigne de la griserie initiale d’un pouvoir, s’en est-on guérit?

Corps intermédiaires brutalisés

Je ne sais pas si Emmanuel Macron pense réellement qu’il va, lui et lui seul, refonder la République et rendre au peuple la palabre, une palabre à lui destinée, et ceux qui en doutent ou le contestent ne sont que subversifs ou manipulés, et tels les médias promis à rééducation. Je ne sais pas s’il le pense, ou se contente de le dire, ou d’en rêver. Je sais simplement que le pouvoir, avec méthode, brutalise et dénigre et humilie les corps intermédiaires qui tenaient à peu près ce pays, dialogue social, méthode des Grenelle, journalistes libres, parlement, députés trop nombreux, Sénat à réduire, en expliquant, à chaque fois, qu’ils sont viciés ou inefficients, et puisque viciés ou inefficients, méritent chatiment.

Je ne sais s’il croit, absolument, le président, à ce qu’il nous dit, si cela l’aide à vivre, s’il est un homme habité d’une mission, un homme supérieur peut-être et que nous risquons de rater, je ne sais s’il pense vraiment qu’il doit lui et lui seul refaire la France, avec C8 de monsieur Bolloré mais sans la CFDT de monsieur Berger, contre tous ceux et celles qui jusqu’ici incarnaient la décence commune. Je ressens simplement qu’un homme de culture, qui est, à l’évidence, le rempart que le hasard et l’élection ont choisi contre la haine et le populisme, semble se confondre, subtilement, imperceptiblement, avec ceux dont il nous garde. Un journalisme, qui ne serait pas de la cour, du café ou des salons, nous reste précieux pour affronter cette anomie.

Source: Slate

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