Les cadeaux des labos à l’origine de la crise des opioïdes aux États-Unis?

Couvert·es de présents par les entreprises pharmaceutiques, les professionnel·les de santé se sentent parfois redevables et prescrivent ces antidouleurs avec zèle.

Les fabricants d’opioïdes dépensent 40 millions de dollars par an pour promouvoir leurs produits. | Kendal James via Unsplash

Aux États-Unis, l’épidémie sans précédent d’addiction aux opioïdes a causé la mort de plus de 70.000 personnes en 2018. Un triste bilan illustrant l’accoutumance massive de millions d’Américain·es à ces antidouleurs, qui s’explique peut-être par une théorie psychologique bien connue dans le milieu du commerce: le principe de réciprocité. Lorsque nous recevons un cadeau, qu’il s’agisse d’un voyage à l’autre bout du monde ou d’un simple stylo, nous éprouvons le besoin de rendre la pareille.

Plusieurs recherches ont démontré le pouvoir de ce sentiment de redevabilité sur des médecins constamment courtisé·es par les laboratoires pharmaceutiques. Une étude publiée en 2017 révèle par exemple qu’entre 2006 et 2012, dix-neuf centres médicaux universitaires ont interdit à leur personnel d’accepter les cadeaux des laboratoires et ont réglementé de manière très stricte les visites des représentant·es.

Résultat, les prescriptions de médicaments issus des laboratoires mettant en place une stratégie de séduction commerciale ont chuté de 1,67%. Un chiffre dérisoire à première vue, mais qui représente tout de même une perte de plus d’un milliard de dollars de bénéfices, calculée en fonction des prix de vente des médicaments couverts par l’étude.

Une autre étude soulignait que la limitation des visites commerciales et l’interdiction des cadeaux entraînait une diminution des prescriptionsd’antidépresseurs et d’antipsychotiques non approuvés pour usage pédiatrique.

Une enquête de 2018 a révélé que le nombre de prescriptions d’opioïdes a globalement diminué aux États-Unis, notamment en raison de la couverture médiatique de l’épidémie. Mais les médecins recevant toujours des cadeaux de la part des fabricants d’antidouleurs –qui dépensent en moyenne 40 millions de dollars [environ 36 millions d’euros] par an pour promouvoir leurs produits–, ont légèrement augmenté leurs ordonnances.

Voyages, restos ou concerts

Dans son livre Dopesick, publié en 2018, la journaliste américaine Beth Macy expose les techniques utilisées par l’industrie pharmaceutique américaine pour convaincre les professionnel·les de santé.

On y apprenait entre autres comment le laboratoire Purdue Pharma, l’un des plus gros fabricants d’opioïdes, exploitait jusqu’à peu les informations transmises par une entreprise d’analyse de données pour cibler les médecins prescrivant le plus d’analgésiques concurrents. Purdue Pharma envoyait alors ses représentant·es pour les convaincre de prescrire leur propre produit, l’OxyContin. À noter que Purdue Pharma est loin d’être le seul laboratoire à s’adonner à ce genre de pratique.

Pour parvenir à leur fin, les mastodontes de l’industrie pharmaceutique ne reculent devant rien: voyages, dîners dans de grands restaurants, places de théâtre ou billets pour un match de football américain, tout est bon pour acheter les faveurs des blouses blanches.

«Les représentants peuvent venir avant les fêtes pour déposer une dinde ou un filet de bœuf qu’un médecin pourrait rapporter à la maison, voire un arbre de Noël, écrit Beth Macy. Pour attirer l’attention des médecins les plus pressés, les représentants les invitent même à se rencontrer dans une station-service voisine, où ils achètent un plein d’essence aux médecins et leur vantent leurs marchandises pendant que le carburant s’écoule dans le réservoir.»

Pour éviter les conflits d’intérêts, plusieurs mesures ont été prises. Depuis les années 1990, il est notamment interdit d’offrir des biens matériels aux médecins, si ce n’est des échantillons de médicaments pour les patient·es en ayant le plus besoin ou de petits objets comme des stylos ou des carnets –sans grand succès.

Un article paru en 2017 dans le Journal of the American Medical Association notait que pour la seule année 2015, près de la moitié des médecins américain·es avaient reçu au moins un paiement de représentant·es pharmaceutiques.

Source: Slate

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