Le nombre d’animaux sacrifiés pour l’expérimentation continue d’augmenter, et c’est anormal

Selon les auteurs de cette tribune, la transition vers une recherche sans animaux est un « enjeu sociétal ». D’autant que des techniques – efficaces scientifiquement et économiquement – existent pour limiter l’utilisation d’animaux à des fins éducatives ou scientifiques.

Muriel Obriet est membre de la commission condition animale Europe Écologie – Les Verts (EELV) et collaboratrice de l’association Pro Anima – EthicScience. David Cormand est secrétaire national d’EELV et candidat aux éléctions européennes.


Si l’on en croit les déclarations des chercheurs qui pratiquent et soutiennent l’expérimentation animale, nous pouvons dormir « sur nos deux oreilles ». Comme ils l’affirment avec conviction : « Il y a une réglementation très stricte qui part de l’Union européenne ainsi qu’une charte éthique, on ne peut pas faire n’importe quoi… »

Il y a bien effectivement une directive européenne « relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques » promulguée en 2010 (transposée en droit français dans le décret 2013-118 du 1er février 2013) qui pose un certain nombre d’obligations aux États membres, propres à réduire le nombre d’animaux utilisés dans les procédures et les souffrances qui leur sont infligées ; il formule même au point 10 du préambule l’objectif final « que constitue le remplacement total des procédures appliquées à des animaux vivants à des fins scientifiques et éducatives, dès que ce sera possible sur un plan scientifique ».

Le nombre d’animaux utilisés à des fins scientifiques et éducatives a augmenté de 8,4 % en deux ans

Nous serions donc en droit de nous dire que nous sommes dans une phase de transition qui prépare l’avènement à moyen terme d’une science du vivant capable de s’abstraire totalement du « modèle animal ». Qui dit transition dit processus, étapes…
 
Mais les chiffres sont têtus et contredisent les discours qui se veulent rassurants. Les données statistiques nous indiquent que le nombre d’animaux utilisés à des fins scientifiques et éducatives a augmenté de 8,4 % entre 2014 et 2016 (de 1.769.618 à 1.918.481 animaux). Et ces chiffres n’incluent pas les animaux élevés et tués pour le prélèvement de leurs organes et leurs tissus dont on sait que l’utilisation a augmenté de manière considérable ces dernières années. On relève aussi que les procédures dites « sévères » – c’est-à-dire les plus douloureuses – sont en constante augmentation.
 
À peine un quart des animaux sont utilisés en recherche appliquée (celle qui a pour objet l’étude des maladies, la recherche des traitements et l’évaluation de l’efficacité de « candidats médicaments »). Les autres sont utilisés en recherche fondamentale (celle qui a pour but d’augmenter les connaissances sans préjuger des applications possibles), pour l’évaluation des risques sanitaires et environnementaux (tests de toxicité notamment), pour l’enseignement et la formation, sans oublier la recherche militaire.
 
Le constat est désolant mais réaliste : rien n’est fait concrètement pour accompagner la transition vers une recherche sans animaux. Les chiffres témoignent de cette absence de volonté politique.

Des financements nettement insuffisants pour développer des méthodes non-animales

En France, le ministère de la Recherche n’alloue aucun budget spécifique au développement des méthodes non-animales. Les financements que perçoivent certaines start-up de ce secteur proviennent principalement de l’Union européenne – via le dispositif « Horizon 2020 » – et parfois des régions sous forme d’aides à l’innovation mais cela reste nettement insuffisant pour opérer une transition globale. 
 
Se pose ensuite le problème de la mise en œuvre de ces nouvelles méthodes. La réglementation européenne n’est pas contraignante vis-à-vis des États membres et rien n’oblige ceux-ci à utiliser les méthodes non-animales, y compris celles qui ont été validées par l’European center for validation of alternatives methods (ECVAM) [le Centre de validation européen des méthodes alternatives]. Le processus de validation est lui-même très long et coûteux, sans certitude pour le créateur du test alternatif d’un résultat favorable : entre six à dix ans pour un coût d’au moins 200.000 euros. De quoi décourager même les plus entreprenants !
 
Le 18 octobre dernier, au bureau parisien du Parlement européen, s’est tenue une conférence organisée par Pascal Durand (Les Verts/ALE [et maintenant candidat sur la liste En Marche aux élections européennes]) et Younous Omarjee (GUE/NGL) sur le thème : « Comment accompagner la transition vers une recherche scientifique sans expérimentation animale ? » Les chercheurs invités (un professeur d’université et des représentants de start-up) ont présenté leurs travaux et des techniques émergentes très prometteuses tant sur le plan scientifique qu’économique. Certaines applications permettent d’ores et déjà d’épargner des vies animales. Mais tous ont insisté sur les difficultés de financement de leurs recherches et de leurs innovations. Ils ont aussi souligné la nécessité de développer l’éducation et la formation des chercheurs et des étudiants sur ces nouvelles approches, de mettre en place des équipes multidisciplinaires de recherche, de réviser la réglementation en demandant notamment l’interdiction du recours aux tests sur animaux pour les produits industriels, de mettre en relief l’intérêt économique de l’utilisation de modèles non-animaux, de communiquer autour de ces avancées technologiques afin de créer une actualité scientifique dans ce domaine, etc. 
 
L’enjeu est sociétal. Il est temps que nos gouvernants et nos élus prennent activement leur part car rien ne pourra se faire sans la mise en œuvre de mesures d’envergure.

Afin de sensibiliser les candidats écologistes EELV sur cette question souvent ignorée par les politiques, nous avons convié Yannick Jadot à visiter samedi dernier la start-up rennaise Cherry Biotech spécialisée, entre autres, dans le développement des organes sur puce, biotechnologie utilisant des cultures cellulaires 3D et la micro-fluidique. Les « organs on chip » [soit des organes sur puce, qui permettent de simuler l’activité d’organes vivants] permettent d’évaluer avec une grande fiabilité les effets de substances chimiques (dont les médicaments) sur un organisme humain ou d’étudier le développement de différentes pathologies, sans utiliser d’animaux. 
 
« Les animaux ont une valeur intrinsèque qui doit être respectée » – extrait du considérant 12 de la directive. Il est grand temps de mettre les paroles en actes. 

Source: Reporterre