Plan de paix de Kushner : Pourquoi la conférence a-t-elle lieu à Bahreïn ?

Le choix de Manama, aligné sur l’axe émirato-saoudien et faisant preuve d’ouverture envers Israël, est hautement stratégique.

Royaume niché entre l’Arabie saoudite et le Qatar dans le golfe Arabo-Persique, Bahreïn bénéficie d’une attention souvent moindre sur l’échiquier politique régional. D’une superficie de 765 kilomètres carrés et extrêmement dépendante des aides des pays du Conseil de coopération du Golfe, l’île aux Perles est régulièrement considérée comme une simple base arrière du royaume wahhabite. Tous les regards devraient toutefois être tournés vers Manama les 25 et 26 juin. Le royaume doit accueillir une conférence visant à dévoiler le volet économique du plan de paix israélo-palestinien porté par le conseiller et gendre du président américain, Jared Kushner, en étroite collaboration avec Israël et l’Arabie saoudite. L’événement doit réunir les pays du Golfe, l’Égypte et la Jordanie. Alors que les responsables palestiniens avaient déjà annoncé qu’ils boycotteraient l’événement, la Maison-Blanche a indiqué lundi qu’elle n’invitait que des hommes d’affaires israéliens et palestiniens pour que le sommet « soit aussi apolitique que possible ». La présidence américaine avait indiqué plus tôt que la conférence de Manama devrait être une opportunité pour « encourager le soutien à des investissements et initiatives économiques qui pourraient être rendus possibles par un accord de paix ».

Alors que le plan de paix de M. Kushner, qui n’a pas encore été officiellement rendu public, est déjà hautement controversé dans la région, « le choix de Manama comme lieu du sommet est avant tout stratégique », souligne à L’Orient-Le Jour Grace Wermenbol, chercheuse non résidente au Middle East Institute. « Les États-Unis entretiennent un partenariat étroit avec Bahreïn, qui abrite la cinquième flotte de la marine américaine et a le statut d’allié majeur non membre de l’OTAN (depuis 2001), à l’instar de proches alliés comme l’Australie et Israël », poursuit-elle, tandis que Washington et Manama ont également conclu un accord de coopération en matière de défense en 1991. Une relation qui s’est d’autant plus renforcée avec l’entrée de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2017 en matière de collaboration militaire, sécuritaire et de lutte contre le terrorisme. Le département d’État américain a par ailleurs approuvé le 4 mai dernier la vente d’armes pour quelque 6 milliards de dollars à Bahreïn et aux Émirats arabes unis, le Congrès disposant d’un délai de 30 jours pour s’y opposer.

« Un Israël fort »

En plus d’être un allié-clé de Washington, Bahreïn présente l’avantage d’être aligné sur l’axe émirato-saoudien, cristallisé par une volonté commune de contrecarrer l’influence iranienne dans la région. Dirigé d’une main de fer par la dynastie sunnite des al-Khalifa, le royaume compte pourtant une majorité chiite. Accusée de permettre à Téhéran d’interférer dans les affaires intérieures du pays, la communauté chiite fait les frais d’une répression sévère ; qui s’est intensifiée depuis le soulèvement de 2011, dit « printemps de la Perle », maté avec l’aide des forces envoyées par Riyad. À l’instar du royaume wahhabite, le royaume bahreïni a, en outre, rompu ses liens diplomatiques avec Doha en juin 2017, qu’il accuse de financer le « terrorisme » et d’être trop proche de Téhéran.

« Politiquement, le Bahreïn apparaît comme le poisson pilote de l’Arabie », observe pour L’OLJ Claire Beaugrand, professeure à l’Université d’Exeter (Angleterre) et spécialiste du Golfe. « Le petit royaume est extrêmement dépendant de ses riches voisins du Golfe avec un nouveau programme d’aide (prêt sans intérêt) de 10 milliards de dollars signé en octobre 2018 avec le Koweït, l’Arabie saoudite et les EAU, ayant pour objectif d’équilibrer les comptes publics », ajoute-t-elle.En ce sens, la conférence de Manama « sert les motivations régionales centrées sur la lutte contre les ambitions iraniennes dans le Golfe et le Moyen-Orient, et c’est cet intérêt géopolitique spécifique qui fournit un contexte supplémentaire pour l’invitation d’Israéliens à ce sommet », note Grace Wermenbol. Le ministre bahreïni des Affaires étrangères, cheikh Khaled ben Ahmad al-Khalifa, avait notamment affirmé en mai 2018 sur Twitter que « tous les pays de la région, y compris Israël, ont le droit de se défendre en détruisant les sources de danger », en référence à l’Iran. Le rabbin et conseiller spécial du roi de Bahreïn, Marc Schneier, a pour sa part déclaré à l’agence Associated Press le mois dernier que le roi Hamad ben Issa al-Khalifa lui avait confié, lors d’une réunion en 2016, que « notre seul espoir d’avoir une voix arabe forte et modérée dans le Golfe, c’est un Israël fort ».Alors que les contacts entre les officiels israéliens et bahreïnis se sont multipliés ces dernières années, selon plusieurs fuites dans les médias, « la volonté de Manama d’accueillir des Israéliens au sommet peut être considérée comme une indication supplémentaire de son ouverture accrue et explicite envers Israël, ce qui a amené certains observateurs à conclure que Bahreïn – en dépit de l’opposition publique – pourrait être le premier État du Golfe à établir des liens avec Israël », souligne Grace Wermenbol. « La minuscule communauté juive de Bahreïn, qui comprend des représentants élus, pourrait servir de plate-forme pour un engagement bilatéral accru », observe-t-elle. Manama tente de se positionner comme un modèle de tolérance depuis près de deux décennies, notamment avec la nomination de Houda Nonou en tant qu’ambassadrice de Bahreïn aux États-Unis entre 2008 et 2013, faisant d’elle la première femme juive à ce poste issue de la région.

Jeu sur plusieurs tableaux

Selon la chaîne israélienne Channel 13, le chef de la diplomatie bahreïnie a fait passer, en 2017, un message à l’ancienne ministre des AE israélienne, Tzipi Livni, de la part du roi Hamad et à destination du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, selon lequel il avait décidé « d’aller de l’avant en normalisant ses relations avec Israël ». En décembre de cette même année, une délégation interconfessionnelle bahreïnie s’était également rendue en Israël, quelques jours après la décision américaine – internationalement controversée – de reconnaître Jérusalem comme capitale officielle de l’État hébreu et d’y déménager son ambassade. Dès 2016, Manama avait déjà défendu la décision de l’Australie de déménager son ambassade à Jérusalem-Ouest, estimant qu’ « elle ne nuit pas aux demandes légitimes des Palestiniens » pour une solution à deux États avec un partage de Jérusalem.Ce réchauffement des relations entre l’État hébreu et certains pays du Golfe suscite des inquiétudes de la part d’une partie des dirigeants arabes qui ont choisi d’appeler au boycott de la conférence de Manama.

De nombreux doutes persistent, en outre, sur le contenu du plan prôné par Washington, alors que les observateurs régionaux craignent que la solution à deux États ne soit mise de côté en échange de compensations financières pour venir en aide aux Palestiniens, sans pour autant résoudre le fond du conflit. Face aux réticences arabes et à la remise en question de la position tenue par les pays du Golfe, cheikh Khaled ben Ahmad al-Khalifa a tenu à rappeler, sur Twitter, que Bahreïn a « toujours défendu le peuple palestinien frère dans la restauration de ses droits légitimes sur son territoire, appelé à la création d’un État indépendant dont la capitale est Jérusalem-Est et a soutenu économiquement le peuple palestinien ».

Source: L’Orient le jour

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