À quelques heures de la guerre: comment Poutine et Erdogan vont régler le problème kurde

L’opération militaire de la Turquie en Syrie a conduit à l’apparition de drapeaux russes dans les villes clés de la région, tandis que les Kurdes ont reconduit leurs récents «alliés» américains sous une pluie de pierres.

La situation en Syrie change constamment: les pourparlers actuels entre les Présidents de la Russie et de la Turquie sont consacrés à la recherche d’une solution au conflit qui conviendrait à tout le monde. Quels sont les intérêts de Moscou et d’Ankara au Moyen-Orient et en quoi convergent-ils?

Une trêve temporaire

Avant la visite de Recep Tayyip Erdogan en Russie, le ministère des Affaires étrangères turc a publié un communiqué sur la situation au Nord-Est de la Syrie rapportant que les Kurdes avaient commencé à mettre en œuvre les conditions de l’accord turco-américain en quittant les régions frontalières. 

«Les groupes terroristes kurdes ont enfreint 22 fois le cessez-le-feu. Il reste 35 heures jusqu’à la fin de la trêve. Si les Peshmerga [groupes kurdes] ne quittaient pas la frontière turco-syrienne, nous relancerions l’opération militaire», a averti ce 21 octobre le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu.

Ce dernier a ajouté qu’Ankara prônait un règlement politique de la crise syrienne, et précisé que l’issue pacifique du conflit ne dépendait pas seulement des autorités turques, mais également des États-Unis.

«Ayant remporté la victoire contre les terroristes de Daech*, notre allié, Washington, continue, pour une raison qu’on ignore, d’armer les terroristes des Forces d’autodéfense populaire [groupe kurde participant aux affrontements, ndlr]. Nous coordonnerons nos actions avec les militaires américains. Nous espérons que les États-Unis tiendront leur promesse», s’est exprimé le ministre Cavusoglu.

La Turquie accorde une importance particulière à la participation de la Russie au règlement des problèmes qui surviennent. Les prochains pourparlers entre Poutine et Erdogan, selon Ankara, sont appelés à déterminer la disposition des forces au Nord-Est de la Syrie après le retrait des groupes kurdes. La question centrale à l’ordre du jour est de savoir si l’armée de Bachar el-Assad pourra garantir la sécurité de ces territoires si elle en reprenait le contrôle.

Poutine et Erdogan abordent également la coopération entre les militaires dans la zone de sécurité frontalière. Le refus d’Ankara de reconnaître la légitimité du pouvoir de Bachar el-Assad reste une pierre d’achoppement. Et on ignore si Erdogan acceptera de reconnaître comme légitimes les unités gouvernementales syriennes après leur entrée dans le Nord-Est.

«Notre objectif consiste à trouver une entente raisonnable avec la Russie. La condition principale est le nettoyage des territoires syriens des unités du Parti des travailleurs du Kurdistan [PKK, considéré comme organisation terroriste en Turquie, ndlr]. Nous ne sommes pas opposés au passage de Manbij [ville au Nord-Est de la Syrie, ndlr] sous le contrôle des autorités syriennes», a partagé Recep Tayyip Erdogan avant les pourparlers avec son homologue russe dans la ville russe de Sotchi.

Il a déclaré qu’en Russie seraient également déterminées les «démarches concrètes» des militaires turcs à l’issue de la trêve avec les Kurdes.

Le Kremlin a positivement réagi à cet accord de cessez-le-feu. «Mais demain s’écoulent les 120 heures – ou cinq jours – nous verrons comment la situation évoluera. C’est précisément ce qui sera évoqué par nos dirigeants», a déclaré ce 21 octobre Youri Ouchakov, conseiller du Président russe.

Erdogan obstiné

L’opération turque au Nord-Est de la Syrie, «Source de paix», a pu être suspendue avec la médiation de Washington. Le vice-président américain Mike Pence s’est rendu à Ankara pour persuader Recep Tayyip Erdogan de renoncer à la solution de force. Mais cette tâche n’était pas simple.

La Turquie a rappelé que pendant une longue période elle avait tenté en vain de mettre en place un travail commun avec les États-Unis pour la création d’une zone de sécurité au Nord de la Syrie. Au final, le Président turc a seulement accepté de décréter un cessez-le-feu de cinq jours. Les négociateurs ont évoqué les détails de cet accord pendant quatre jours – ce qui est beaucoup à l’échelle diplomatique. Et c’est seulement après que Mike Pence a garanti que les États-Unis contrôleraient la sortie des Kurdes dans les délais impartis qu’un compromis a été trouvé.

«Les Kurdes ont réagi avec gratitude à cette opportunité. Ils sortiront de manière organisée dans la zone de sécurité», a promis Mike Pence à l’issue des pourparlers.

«Excellentes nouvelles de Turquie! Des millions de vie seront sauvées», a écrit sur Twitter le Président américain. Il a promis que le retrait des groupes armés kurdes se déroulerait sous un contrôle «ferme et rigoureux» de Washington.

Pendant que les Américains se réjouissaient d’avoir persuadé Recep Tayyip Erdogan de faire des concessions, les militaires turcs sont entrés dans la ville syrienne de Kobané. Pence a immédiatement accusé Ankara d’enfreindre la trêve, ce à quoi Cavusoglu a répondu: «Nous n’avons fait aucune promesse concernant Kobané. La question de savoir si nous entrerons dans la ville ou quelque part encore n’a pas été abordée.»

Les médias turcs ont également attiré l’attention sur le fait que littéralement avant la visite de Mike Pence, le représentant spécial du Président russe pour la Syrie Alexandre Lavrentiev et le vice-ministre russe Sergueï Verchinine avaient été reçus à Ankara.

«La conviction que la stabilisation à l’Est de l’Euphrate ne sera possible que sur la base du rétablissement de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie a été réaffirmée», a commenté les pourparlers le ministère russe des Affaires étrangères.

Garder le crédit de confiance

Les experts interrogés par Sputnik à l’approche du sommet à venir à Sotchi sont d’avis que le règlement du problème kurde est désormais associé à la Russie. Sachant que Moscou devra agir dans le contexte de l’amélioration des relations turco-américaines.

«Le soutien des Kurdes par Washington était le principal élément irritant dans les relations entre les deux pays pendant la campagne syrienne. La décision de Trump de retirer les forces américaines du Nord-Est de la Syrie signifie que l’inquiétude d’Erdogan a été entendue», suppose Rouslan Mamedov, coordinateur des projets relatifs au Moyen-Orient du Conseil russe des affaires internationales.

Dans cette combinaison rusée, selon le politologue, il est important pour Moscou de maintenir la tendance positive dans les relations avec Ankara.

«Le rapprochement russo-turc se poursuivra si les sanctions de Washington contre Ankara affectaient significativement son économie. Pour l’instant, Trump fait tout pour que les restrictions décrétées n’affectent pas significativement la livre turque. Autrement dit, la rivalité pour l’alliance avec Ankara se déroulera tous azimuts», estime Rouslan Mamedov.

L’expert pense que la Russie essaiera de persuader la Turquie de revenir à l’accord d’Adana de 1998. À l’époque, les parties étaient tombées d’accord sur la garantie de la sécurité à la frontière turco-syrienne. Le document donnait le droit à Ankara d’utiliser ses militaires en Syrie si la république arabe ne parvenait pas à maîtriser les combattants du PKK.

«La confirmation de l’accord d’Adana par la Turquie signifierait également la reconnaissance, de facto, des relations interétatiques avec la Syrie. Ce serait un tout nouveau niveau de coopération étant donné que pendant une longue période Ankara niait la légitimité d’el-Assad. Et Moscou pourrait jouer un rôle de premier plan dans le rapprochement turco-syrien», suppose l’analyste.

Orhan Gafarly, expert du Centre d’études politiques d’Ankara, reconnaît que le rapprochement turco-syrien pourrait se produire grâce à un retour aux conditions de l’accord d’Adana.

«Les contacts turco-syriens se sont poursuivis tout au long du conflit avec la médiation de la Russie. Cependant, cela ne signifiait pas du tout qu’Ankara reconnaissait la légitimité du gouvernement d’el-Assad. Même si les parties revenaient à l’accord d’Adana, cela ne signifierait pas automatiquement la reconnaissance du régime syrien», estime l’expert turc.

En ce qui concerne le rôle des États-Unis dans le règlement de la situation au Nord-Est de la Syrie, Orhan Gafarly pense qu’il dépendra directement de la situation politique intérieure.

«Trump inscrira à son palmarès l’amélioration des relations turco-américaines. Mais cela ne veut pas dire que les contacts entre Ankara et Moscou connaîtront un déclin. Erdogan voit Poutine comme un partenaire important sans qui le dénouement dans le Nord-Est de la Syrie est impossible. Il comprend que Moscou joue un rôle clé dans le rétablissement des institutions du pouvoir à Damas. Et maintenir le crédit de confiance de la Russie est dans l’intérêt de la Turquie», a conclu l’expert.

Source: Sputnik News